d'après Rémy de Gourmont

Le temps qui passe, on voudrait le presser encore et cependant, rebelle à toutes les objurgations, il ne s'en va pas plus vite que les minutes heureuses. Qu'il scande des heures d'angoisse ou des heures de joies, son train est le même et toutes nos prières n'y feront rien, ni toutes nos imaginations. Parfois, en effet, on se figure que l'heure est brève ou on se figure que l'heure est longue. La vérité est que l'heure est une heure et que rien ne peut faire qu'il n'en soit pas ainsi. Il faut très longtemps à l'homme pour percevoir cette égalité absolue des minutes
Il n'y arrive pas dans les premières années de sa vie et d'ailleurs se soucie peu d'y arriver. Il sent que les unes s'éternisent et que les autres fuient : bientôt viendra l'âge ou toutes seront perçues pareilles, comme elles le sont en réalité. C'est l'époque de la résignation, l'époque où l'on ne connaît plus l'impatience que pour savoir que l'impatience est inutile et que tout arrive dans le délai voulu, et que tout se ressemble. Alors, il vient une autre illusion, c'est qu'en ne remuant pas, c'est qu'en ne s'agitant pas, on communiquera peut-être aux heures quelque chose de son calme et la contagion de son immobilité. Mais rien de plus vain : les heures passent imperturbables, d'un pas égal et également ironique. Quelles soient bonnes ou mauvaises, cela ne change rien à leur essence, qui est de durer une heure et rien de plus.
Oui, il nous semble que l'ennui ou les soucis allongent les journées et que le plaisir les abrège. Si c'était vrai, les peines vaudraient donc mieux que la joie ? Mais ce n'est pas vrai. Les heures sont faites d'un métal inaltérable et tombent toutes d'un même poids, jusqu'à la dernière.
Rémy de Gourmont in “Les idées du jour”, mai-septembre 1915